CARPOCAPSE ET VERGERS ABANDONNÉS

CARPOCAPSE ET VERGERS ABANDONNÉS

Répandu dans le monde entier, la problématique du carpocapse demeure endémique malgré des traitements considérés comme efficaces.

Répandu dans le monde entier, la problématique du carpocapse demeure endémique malgré des traitements considérés comme efficaces.

Le carpocapse est considéré comme le ravageur le plus important du monde en pomiculture. Sa présence est observée partout où l’on produit de la pomme. Le carpocapse est un lépidoptère (papillon de la famille des tortricidae) dont la chenille passe l’hiver au stade larvaire dans un cocon le plus souvent abrité sous l’écorce des arbres. Le début de l’émergence a lieu au stade de floraison. On observe habituellement deux générations par année en verger. La première génération atteint un maximum d’activité entre la mi-juin et la mi-juillet alors que la seconde débute vers la mi-août. La population de la deuxième génération est généralement plus faible car une proportion parfois très importante des chenilles de la première génération n’entre en diapause hivernale et n’émerge que la saison suivante. La première génération est donc celle qui cause le plus de dommage à la récolte. La larve pénètre alors dans le fruit, le plus souvent par un orifice qu’elle façonne sur le périmètre visible de la pomme, rarement par le calice. Ainsi, sa présence dans le fruit est habituellement visible. De plus, l’orifice se remarque par l’accumulation de déjections.

Au Québec (Canada), le carpocapse est un ravageur contrôlé, mais au prix d’un grand nombre de traitements annuels car il est fréquent de retrouver des femelles actives dans le verger à partir de la mi-juin jusqu’au début de septembre, bien que la période de forte activité se situe de la mi-juin à la mi-juillet, période pendant laquelle la couverture insecticide se doit d’être absolument totale.

Malgré ces traitements efficaces, la problématique due au carpocapse demeure endémique, particulièrement à cause des nombreux vergers ou pommiers abandonnés dont nous tolérons encore l’existence au Québec. Ces véritables nids à vermine hébergent de fortes populations de carpocapse dont la présence déjoue la lutte phytosanitaire des pomiculteurs voisins.

Dans la Vallée de l’Okanagan en Colombie-Britanique au Canada, les producteurs sont parvenus à mettre en place un programme d’éradication aux résultats concluants.

Dans la Vallée de l’Okanagan en Colombie-Britanique au Canada, les producteurs sont parvenus à mettre en place un programme d’éradication aux résultats concluants.

VALLÉE DE L’OKANAGAN

Comme mentionné précédemment, le carpocapse est présent partout dans le monde. À l’autre extrémité du pays, la vallée de l’Okanagan en Colombie-Britanique au Canada n’y échappe pas. Mais on est parvenu à mettre en place un programme d’éradication dont les résultats se révèlent concluants.

La vallée de l’Okanagan, dont la portion canadienne mesure à peu près 200 km de longueur sur 20 km de largeur, est enclavée par les chaînes de montagnes Columbia et Cascade, au centre-sud de la Colombie-Britannique. C’est une vallée exceptionnelle qui repose sur de vastes dépôts de gravier, de limon et de sable abandonnés là par les derniers glaciers, il y a environ 10 000 ans. La majeure partie de la vallée reçoit en moyenne 2 000 h de soleil et de 250 à 400 mm de précipitations par année. Le sud de la vallée, qui reçoit environ 300 mm de précipitations par année, est une terre désertique. Dans son ensemble, la vallée est donc un endroit fertile mais chaud, ensoleillé et sec, qui ne peut produire que sous irrigation et qui accueille de nombreux vergers qui d’ailleurs ne pourraient survivre ailleurs que dans les zones irriguées. Pour contrer le carpocapse, on s’est donc assuré d’abord de supprimer tous les pommiers abandonnés présents dans les zones irriguées.

Une fois cette condition atteinte, le programme d’éradication prévoit relâcher dans les vergers des quantités astronomiques de mâles de carpocapse stériles. Ces derniers sont élevés par millions dans une usine de production située à Osoyoos, au sud de la vallée. Une fois relâchés, ces mâles, qui excèdent largement en nombre les mâles à l’état sauvage, s’accouplent alors avec des femelles indigènes sans pour autant produire de descendance. Les résultats sont impressionnants. Dans les vergers visités en septembre 2008, aucun dégât de carpocapse n’a été observé.

Parallèlement à cette démarche, les pomiculteurs de la vallée de l’Okanagan installent des pièges à phéromones dans leurs vergers et agissent dès qu’ils observent de très faibles captures de mâles indigènes, c’est-à-dire deux captures par semaine pendant deux semaines consécutives. Pour pouvoir différencier les mâles indigènes des nombreux mâles stériles relâchés dans l’environnement, on ajoute un colorant alimentaire rouge à la diète de ces derniers, si bien que la couleur de leur contenu intestinal révèle leur présence dans le piège. Et dès que le nombre limite de quatre mâles indigènes pour deux semaines est atteint, on ne lésine pas : on procède à une série de trois traitements insecticides dans tout le verger, sans même avoir observé un seul dégât dû à la présence de carpocapse ! On parle alors de tolérance zéro !

Les infestations du carpocapse sont principalement dues aux nombreux vergers abandonnés.

Les infestations du carpocapse sont principalement dues aux nombreux vergers abandonnés.

DE LA SUITE DANS LES IDÉES

Si les pomiculteurs de la vallée d’Okanagan obtiennent aujourd’hui de tels résultats, c’est grâce à leur détermination et aussi à la participation de la population toute entière.

Déjà en 1922, les pomiculteurs de la région de l’Okanagan demandaient au gouvernement de Colombie-Britannique d’établir un programme d’éradication du carpocapse dans la vallée de l’Okanagan. Quant au programme de stérilisation des mâles, il date de 1992, soit au moment de la construction de l’usine de production. Depuis ce jour, on estime à deux milliards le nombre de mâles stériles de carpocapse relâchés dans la vallée de l’Okanagan.

Mais il ne suffisait pas de lâcher des mâles stériles, car en effet cette mesure n’a pas donné de bons résultats à ses débuts. Il existait alors un trop grand nombre de pommiers abandonnés sur les terrains des citadins voisins, où le carpocapse pouvait trouver refuge et se développer. Il a donc fallu impliquer toute la population, notamment en créant des mesures incitatives. Ainsi, les pomiculteurs défrayent 25 % du coût du programme, alors que les municipalités concernées versent la grosse part des argents nécessaires, soit 42 %. Le reste est soutenu par les gouvernements provincial et fédéral. En s’impliquant de façon aussi sérieuse, les municipalités et les citoyens y trouvent leur compte puisque le programme diminue la charge des produits insecticides qui se retrouvent dans l’environnement. Le programme d’éradication coûte entre 10 et 15$ annuellement par résidence, ce que les occupants acceptent sans objection car ils comprennent la portée environnementale et l’impact économique de leur geste. Cette préoccupation des citoyens les honore et les positionne à des années-lumières de bon nombre d’autres Canadiens…

De plus, il va de soi que chaque citadin qui possède un ou plusieurs pommiers sur son terrain doit se conformer aux règles au même titre que les pomiculteurs et faire le suivi de façon à ne pas entrer en contravention avec le programme. Pour ce faire, le programme prévoit divers scénarios ou incitatifs. Par exemple, un citoyen qui désire se défaire d’un pommier, pour quelque raison que ce soit, peut profiter d’un certificat lui permettant de le remplacer gratuitement par un autre arbre d’une espèce différente et non susceptible au carpocapse (cet insecte s’attaque également aux poiriers).

Autre incitatif : un citadin propriétaire de pommiers qui cueille la totalité des fruits de ses pommiers avant le 30 juin, afin d’éviter tout dégât dû au carpocapse, profite alors d’un rabais substantiel sur l’achat de pommes (jusqu’à concurrence de 150 lb).

Plusieurs autres mesures de ce genre sont mises de l’avant pour favoriser l’application du programme d’éradication. Des inspecteurs sont à pied d’œuvre et s’assurent que tous entretiennent leurs pommiers. Quant aux vergers biologiques environnants, ils sont tenus de prendre les moyens nécessaires pour éradiquer le carpocapse. On va jusqu’à inspecter les contenants de pommes en provenance des régions voisines, car les boîtes en bois peuvent abriter des larves. Il existe, dans la vallée d’Okanagan, une réelle obligation de résultat quant à l’application de ce programme dont le coût total s’élève à plus de 2 millions de dollars par année, un engagement tangible de l’ensemble des gens, et qui n’est atteignable qu’avec la concertation des principaux intéressés, des municipalités, des citoyens et des instances gouvernementales.

Pour les vergers biologiques, les propriétaires sont tenus de prendre les moyens nécessaires pour éradique le carpocapse.

Pour les vergers biologiques, les propriétaires sont tenus de prendre les moyens nécessaires pour éradique le carpocapse.

DES LEÇONS

La vallée d’Okanagan est un endroit reclus, confiné. Ce territoire ne se compare pas à celui du Québec pomicole, et un tel programme ne peut être appliqué dans nos conditions. Cependant, s’il y a une leçon à tirer du succès qui a eu dans la vallée d’Okanagan, c’est la nécessité et l’urgence de nous attaquer aux vergers abandonnés qui sont disséminés dans nos régions pomicoles du Québec. Il faut supprimer les foyers d’infestation ; c’est une priorité ainsi qu’un devoir pour tous les pomiculteurs. Chaque producteur a le droit de se consacrer au type de pomiculture qu’il désire, mais toujours en demeurant responsable de son plan de lutte aux ravageurs. S’il ne le fait pas, il semble normal qu’il soit considéré comme une nuisance pour la production entière, et même pour la société, et qu’il en subisse les conséquences. Nous ne ferons un premier pas vraiment que lorsque nous aurons réussi à convaincre tant les producteurs que les citoyens de la nécessité de ne plus tolérer la présence de pommiers abandonnés sur le territoire du Québec.

Yvon Morin, consultant club Pro-Pomme